Voir les étoiles en bas...
...ou petite expérience philosophique
Durée : 30 à 60 minutes
Matériel : un ciel étoilé
Effet : cosmique
De préférence une nuit d'été. Elle devrait être sans nuages. C'est mieux encore si vous avez un jardin, de quoi vous allonger au sec, et devant vous environ une heure.
Vous voilà donc sur le dos. Vous regardez les étoiles, leur nombre immobile, leur étrangeté large. Il faut que vous parveniez à vous sentir à la fois intimidé et cependant à l'aise, pris dans la présence rassurante et mystérieuse de la nuit.
Ici, tous les clichés valent : la douceur laiteuse, la tiédeur du noir, le scintillement qui fait se sentir tout petit. Tous les poncifs sont à leur place. Surtout n'hésitez pas à vous y laisser prendre, à vous y plonger jusqu'au cou.
Attendez le temps qu'il faudra, jusqu'au moment où naît le sentiment d'être rivé au sol, presque écrasé par l'immensité, point minuscule avec au-dessus de soi, l'infini.
L'expérience consiste simplement à faire basculer l'univers. Progressivement, vous allez vous convaincre que les étoiles que vous voyez sont en dessous de vous. Vous les surplombez. Vous êtes retenu à la terre par une force impérieuse. Mais ce ciel immense est en bas. Cet abîme d'étoiles, vous le survolez, au risque d'y tomber sans fin.
Cela ne marche pas aussitôt. Il faut une accomodation, une attention flottante, plutôt qu'un effort net. Le processus ressemble à celui des images en trois dmensions. On regarde longtemps la feuille plane couverte de signes qui paraissent non seulement lisses mais inintelligibles. Il faut endurer l'attente. Et puis, soudain, tout bascule.
Vous sentez effectivement tout est en dessous.
Il suffirait d'un rien, un souffle, une brève interruption de l'attraction, un moment d'inattention peut-être, pour que vous partiez très lentement à la dérive, entre terre et rien, à la descente du ciel.
En vous relevant, assez lentement, prenez garde à la marche.
Roger-Pol Droit, 101 expériences de philosophie quotidienne, Odile Jacob
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